Le long-métrage " 5X Favela - Agora Por Nós Mesmos”-" 5X Favela - Maintenant par nous-mêmes" sorti en salles au Brésil début septembre est une expérience singulière. Composé de cinq courts métrages, réalisés par cinq jeunes réalisateurs issus des favelas de Rio de Janeiro, " 5X Favela" s'inspire d'un des films phares du Nouveau Cinéma. Avant sa sortie en salles dans l'Hexagone, nous vous proposons la lecture d'un article de Fabio Diaz Camarneiro publié dans l'excellente revue de cinéma brésilienne - Cinética..
Les problèmes détectés dans le premier Cinco Vezes Favela ont déjà été exhaustivement abordés et font partie aujourd’hui, d’une tradition critique du cinéma brésilien : cinq jeunes cinéastes de la classe moyenne qui réalisent des courts métrages sur les favelas de Rio sont forcément prisonniers des préjugés de leur classe sociale et mettent sur le compte des autres des discours qui leur sont propres. Hésitant entre le didactisme (dans ses pires moments) et la recherche d’un style personnel des réalisateurs (dans ce qu’il y a de meilleur) Cinco Vezes Favela est devenu un classique, parmi d’autres choses, parce qu’il a montré la pensée du CPC ( le Centre Populaire de la Culture de la UNE, qui a subventionné le film) et parce qu’il est d’une grande importance au moment charnière dans lequel se situe un certain ‘ noyau dur’ du Cinéma Nouveau. Le nouveau 5x Favela semble vouloir repenser les problèmes du projet original. Le sous-titre du film « maintenant par nous-mêmes » insiste sur l’idée qu’à présent, les réalisateurs sont issus des propres communautés filmées. Ce choix comporte des avantages comme la possibilité d’histoires un peu moins idéalisées, (ou simplement
schématiques) de ce qui se passe dans les communautés pauvres d’une ville complexe comme celle de Rio de Janeiro. D’autre part, si les cinéastes de la classe moyenne ne pouvaient échapper à leurs préjugés de classe, les jeunes cinéastes du nouveau 5x Favela doivent éviter les mêmes écueils. L’histoire de la réalisation de 5xFavela peut nous éclairer sur certaines de ses propres contradictions. Grâce aux ateliers d’audiovisuel des communautés pauvres de Rio, des jeunes réalisateurs ont écrit des scénarios et ont été choisis pour participer à un long métrage. Ainsi, 5x Favela semble être la concrétisation du travail des ONG qui se consacrent à l’audiovisuel
dans tout le pays- et dont la vitrine officielle des productions est le festival Visões Periféricas, qui se déroule chaque année à Rio de Janeiro. Le discours des ONG évoque généralement l’utilisation de l’audiovisuel comme instrument d’insertion sociale, mettant en avant le coût bas des moyens de production, pour raconter des histoires vécues par des classes sociales qui ont rarement eu accès à la
production audiovisuelle. Évidemment, beaucoup de ces organisations développent un travail sérieux. Il semble également évident que leurs intentions sont des plus louables. Mais, lorsqu’un film comme 5x Favela arrive sur le circuit commercial, on peut penser à certains problèmes qui se posent entre le
discours et la pratique. Chaque époque possède ses contradictions. Dans le premier 5x Favela il y avait une espèce de didactisme révolutionnaire qui voulait apprendre au peuple à faire la révolution politique. Dans le nouveau 5x Favela il existe presque toujours un individualisme qui affronte la communauté. D’abord, il existe une coupure radicale entre la façon dont ces cinéastes interprètent la favela et ses ‘habitants’. Les ‘habitants’ sont toujours vus d’une façon sympathique, tandis que la ‘favela ( ou le trafic, la criminalité) est un problème à contourner pour atteindre un objectif personnel (un diplôme ou une conquête amoureuse). Dans ce sens, 5x Favela ne semble pas si différent de Cidade de Deus ou Tropa de Elite.L’épisode Concerto para Violino semble dialoguer directement avec ces films, comme si le jeune Capitaine Nascimento s’alliait à Zé Pequeno pour récupérer les armes volées des militaires d’une faction criminelle. D’un autre cote 5x Favela évite le discours de la violence et cherche le quotidien, les petites histoires. Dans l’épisode Fonte de Renda, il y a un personnage extrêmement pragmatique qui est tiraillé entre deux mondes : la favela et l’asphalte, la classe pauvre et la classe moyenne. Après une intrigue tragique, la fin est rédemptrice. Mais la conquête du diplôme universitaire, au départ, ne devrait pas résoudre les problèmes du personnage principal. Il suffit à peine d’un diplôme pour effacer un passé ? C’est la seule condition pour entrer dans une nouvelle classe sociale ? On dirait que le film termine ou les problèmes de son personnage commencent réellement. Arroz com Feijão, de manière tenue, rappelle Couro de Gato, en faisant le portrait d’enfants essayant de s’en sortir
( trouver de l’argent pour acheter un poulet). Ici, le passé se pose comme un traumatisme, mais encore une fois, le dénouement est conciliateur ( quelque chose de totalement différent dans le court métrage de Joaquim Pedro, qui laissait toutes les contradictions non résolues).La structure épisodique apporte, dans cette deuxième partie, un des moments intéressants de 5x Favela, quand des gamins de la classe moyenne rackettent les enfants pauvres. Déjà, Deixa Voar semble plus intéressant en voulant dresser le portrait d’une cartographie de quartiers dominés par des bandes criminelles rivales. Il semble délicat de décrire cela dans une ville construite, dans son ensemble, comme une espèce de labyrinthe codifié que seuls ses habitants comprennent totalement : certaines rues sont permises, d’autres fermées, d’autres ouvertes à la circulation à certaines heures. Dans ce court métrage, les acteurs donnent une impression de légèreté. Une certaine façon de bouger leurs corps et de dire leur texte qui amène le public à, peut-être pour la première fois, dans 5x Favela, réellement ressentir la vie, les détails, les accents, les inflexions de cette communauté. Certains dialogues sont peu intelligibles, marqués par l’accent, une nasalité, une façon de parler qui n’est pas un portrait fait pour le cinéma, mais qui ressemble à une tentative de capturer une façon de parler, une façon dont les corps se meuvent dans cet espace (et l’espace est tout dans ce court métrage).
Mais le plus intéressant des courts métrages est sûrement Acende a Luz, sur une veille de Noël sans électricité au moro do Vidigal. En peu de minutes, de façon légère et agile, apparaît une radiographie de
différents types d’humains de la favela : leurs relations amoureuses, la complicité entre voisins, l’agressivité latente (à un certain moment, ils
pensent lyncher le fonctionnaire de la compagnie d’électricité), leurs affects. Chaque personnage de cet épisode semble plus complexe (et donc, moins schématique) que dans les autres épisodes de 5x Favela. C’est presque comme si nous avions une fresque, ou l’on voit des portraits très vécus de personnes unies pour résoudre une question de manque d’énergie. À nouveau, l’espace de la favela est très bien utilisé, avec la vision privilégiée de Vidigal servant de contrepoint pour un vrai labyrinthe de ruelles et d’escaliers. Au bout du compte, il s’agit de cela même : un labyrinthe qui au lieu de laisser une corde pour le guider sur le retour, Tesey préfère célébrer Noël avec le Minotaure- qui n’a d’ailleurs rien de monstrueux. Le premier Cinco Vezes Favela est un des repères du Cinema Novo, un mouvement qui changea beaucoup sous l’influence de la pensée de
Glauber Rocha. Toujours tributaire de la pensée révolutionnaire soviétique, grand admirateur d’Eisenstein, on peut résumer la contribution de Glauber au Cinema Novo en citant la phrase célèbre
du poète Vladimir Maiakóvski : ‘sans forme révolutionnaire, il n’y a pas d’art révolutionnaire’. À partir de Glauber, le Cinema Novo est en
recherche constante non pas seulement d’une nouvelle réalité politique, mais d’une esthétique. Dans 5x Favela, ce qu’il manque justement, c’est l’audace esthétique. Le fait que ces cinéastes apportent un regard nouveau sur le thème de la favela et que les histoires aient une certaine fraîcheur, quelque
chose que l’on peut appeler ’vérité ’ (quoique cela signifie), ainsi que la manière de filmer, le développement des intrigues, le montage qui se veut ’moderne’ (avec des coupures rapides, usages de la musique), les cinéastes de plus vouloir être ‘eux-mêmes’ comme l’indique le titre mais un autre. On ne défend pas ici un certain primitivisme (étant pauvres, ils devraient présenter un langage inculte). Au contraire : libres de préjugés de classe moyenne, peut-être pourraient-ils rechercher un langage audiovisuel ‘plus sale’ qui dialogue avec le graffiti et les ruelles de la favela do Vidigal ; qui utilise les costumes de façon plus créative ; un cinéma qui ne souhaite pas être classe moyenne, qui n’ait pas comme objectif le tapis rouge ou la postérité, mais qui apporte une renouvellement, un véritable nouveau
regard. Un cinéma qui soit lui-meme, et ne cherche pas à imiter l’autre, le conventionnel, le courant, le dominant. Ou alors, on reste à peine dans un cinéma de bonnes intentions, qui essaye de dresser des choses positives de la favela, de manière sympathique à ses personnages comme Helvécio Ratton a déjà fait dans son Uma Onda no Ar, sur la Radio Favela de Belo Horizonte. Ou alors toute cette
diatribe est à peine un réflexe de préjugés de la classe sociale du critique, qui comme tout le monde, ne sait pas comment échapper à ses propres contradictions. Septembre 2010 - Fabio Diaz Camarneiro- Revista Cinetica
www.revistacinetica.com.br Traduction : Elisabete da Silva Fernandes et Sofia Geraldes